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8 janvier 2014 / IMCA

Vincent JULE

1452_48626697473_4347_nVincent Julé est scénariste ET journaliste (le Parisien, France Inter…). Aussi, plutôt que de réaliser un portrait comme nous le faisons pour nos autres intervenants, nous avons décidé de changer les règles du jeu et de faire de cet habituel intervieweur l’interviewé du jour. Et ça tombe bien, il avait beaucoup de choses à dire :

 

Vincent, autant entrer directement dans le vif du sujet : quel a été le premier choc scénaristique de votre vie ?

Tous genres confondus, je dirais Un jour sans fin, de Harold Ramis et Danny Rubin. C’est mon film préféré, un film-vie. J’ai aussi un faible pour les scripts malins, ludiques, et parfois un peu plaisirs coupables, comme de Scream ou The Game. Quant au cinéma de genre, L’Exorciste et Alien restent des références indétrônables, surtout dans leur première partie, l’exposition, la découverte. Je me rappelle avoir été plus impressionné par l’ambiance que par la terreur elle-même.

 

Le cinéma de genre, qu’est-ce que c’est ? Est-ce qu’il existe selon vous un cinéma « sans genre » ?

A l’origine, le terme renvoie à des films dont l’identité dépend moins de leur réalisateur ou de leur histoire que du genre auquel ils appartiennent. Un western, un péplum, un giallo, un slasher, un wu xia pian… étaient ainsi des films de genre. Il n’était pas rare aussi de les associer au cinéma d’exploitation, au cinéma bis et en quelque sorte au cinéma de « mauvais » genre. Il était alors de la contre-culture et pas encore de la pop culture. Aujourd’hui, le terme de « cinéma de genre » a évolué, dans le langage commun des médias et des fans, il a plutôt tendance à circonscrire les films horrifiques, fantastiques, etc. Le cinéma « sans genre » serait alors les autres, les comédies, les drames, les policiers, les films, les « genres » plus grand public.

 

Faire peur, dans un film ou une série, est-ce que c’est facile ?

Cela dépend de quelle manière l’on veut faire peur. Par exemple, certains films ont tendance à abuser du « jump scare » (http://fr.wiktionary.org/wiki/jump_scare) qui consiste à faire sursauter et qui repose moins sur la peur que sur la surprise. Quel que soit le personnage, l’histoire… : BOUH !… cela marche à tous les coups. En revanche, mettre mal à l’aise ou sous pression engage d’autres ressorts plus complexes et plus intéressants, d’empathie et d’ambiance, d’écriture et de mise en scène.

 

C’est plus ou moins facile que de faire rire, à votre avis ?

Difficile à dire, les deux ne sont pas faciles. Ce sont des émotions universelles (on va au cinéma pour se marrer ou se faire peur) mais pas uniques. Chaque spectateur réagit différemment à une peur ou à une blague. Je dirais que les outils et les difficultés sont différents mais qu’il s’agit dans les deux cas de trouver un rythme, une musique, au film, aux personnages et de faire entrer le spectateur dans la danse.

 

En France, on considère le cinéma d’horreur ou de terreur comme un sous genre. Pour quelle raison à votre avis ?

La France n’a pas toujours méprisé le cinéma de genre, avec des films comme Les Visiteurs du soir, Les Yeux sans visage ou Les Diaboliques, et des réalisateurs comme Jean Cocteau, Jean Rollin et Jacques Tourneur. Mais avec la Nouvelle Vague, l’avènement de l’Auteur avec un grand A ou le succès des comédies à la française, ce cinéma-là a été vu d’un mauvais œil, de même que le cinéma d’action et de science-fiction. « Trop américain. » Début des années 2000, il y a pourtant eu une « nouvelle nouvelle vague », intitulée French Frayeur, avec des oeuvres comme A l’intérieur, Martyrs, Haute tension, Maléfique, etc. Qu’elles soient bonnes ou pas, elles n’ont malheureusement pas rencontré leur public dans les salles françaises (entre 50 et 100 000 entrées) et ont eu seulement du succès à l’exportation (DVD/VOD). Leurs réalisateurs sont partis tenter l’aventure américaine, tandis que les producteurs français ne voulaient plus prendre de risque. Il n’y a à l’heure actuelle aucun nouveau projet French Frayeur, et seuls d’irréductibles gaulois s’acharnent, avec des tout petits budgets. C’est tout à leur honneur. Fabrice Du Welz (Calvaire) tourne Alleluia et Alexandre Bustillo et Julien Maury (A l’intérieur) finissent Aux yeux des vivants. Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer  cette non-reconnaissance du genre en France – contrairement au pays voisin qu’est l’Espagne où L’Orphelinat cartonne au box-office. D’un côté, il y a la langue, qui fait que lorsqu’un spectateur français entend parler en français dans un film d’horreur, il n’y croit plus, contrairement à l’anglais ou à l’espagnol. D’un autre, il y a l’idée (vraie, fausse, à débattre) que les Français seraient moins violents, et donc auraient moins besoin de catharsis, que les Espagnols (la Guerre civile d’Espagne) ou les Américains (la Constitution des Etats-Unis). Et la Révolution française ? Et la Seconde Guerre mondiale ? Difficile d’en sortir une réponse ou une vérité toute faite. Mais le fait est que les films d’horreur, surtout américains, ont du succès en France. Beaucoup pensent qu’il suffirait d’un film, d’un succès, comme l’Espagne avec REC, pour que la France se remette à en produire.

 

Dans la fiction TV « anglo-saxonne », les mécanismes de la peur sont souvent utilisés, même pour des séries d’un « genre » différent. Pensez-vous qu’un « American Horror Story » soit faisable en France ?

Tout est dans le titre de la série. American Horror Story s’inspire des histoires et légendes américaines, de la maison hantée au vaudou. Or, il ne faut pas que la France essaie de faire « à la manière de » – ce que l’on a aussi reproché aux films French Frayeur. Elle a sa propre histoire, sa propre identité. Le succès/phénomène des Revenants a prouvé qu’une autre approche était possible. La série a des influences américaines et ne s’en cache pas (Twin Peaks). Mais ce n’est pas non plus The Walking Dead. Elle a une identité propre, unique, dans ses personnages (le petit Victor !), son traitement du zombie, son esthétique. Il ne faut pas oublier que c’est l’adaptation d’un film qualifié à l’origine plus d’auteur que de genre. C’est peut-être la solution, un cinéma de genre d’auteur ou un cinéma d’auteur de genre ? ;)

 

Vous êtes le scénariste du film « Dead Shadows » de David Cholewa. Comment est né ce projet ? Quel a été votre objectif en écrivant ce film ?

Il s’agit à la fois d’une rencontre et d’une commande. J’étais chroniqueur dans une émission de cinéma animée par Laurie Cholewa, et un jour, elle m’a présenté son frère David. Nous avons tout de suite accroché, nous avions la même culture, aimions le même cinéma. Il en avait même fait son métier, puisqu’il était acheteur-vendeur de séries B, de films d’horreur, etc. Quelques années plus tard, sa connaissance du marché l’a motivé à se lancer dans la production et réalisation de son premier long-métrage. Il avait une idée simple et directe (une comète passe, les gens mutent), mais il avait besoin d’un scénariste, d’une histoire. Je suis revenu vers lui avec un pitch, un jeune homme qui a peur du noir depuis la mort mystérieuse de ses parents et qui est confronté à un black-out causé par le passage d’une comète. Qu’est-ce qui se cache dans l’obscurité ? Ses propres démons ou de vrais démons ? A l’origine, le budget était de 0, donc il s’agissait d’un huis clos qui jouait sur l’atmosphère. Après le tournage d’un teaser et un passage au Marché du film de Cannes, le budget est passé à… 1 ! Il était alors possible d’ajouter des monstres, des effets spéciaux, de l’action… Du vrai cinéma d’exploitation, à destination non pas des salles françaises mais du marché DVD international. Comme c’est une autoproduction, sans aucun des guichets de financement habituels, le film n’a pas toujours eu les moyens de ses ambitions et a rencontré quelques soucis de production (scènes non tournées, effets non finalisés). Mais il a été vendu dans beaucoup de pays (Brésil, Allemagne, Canada, USA…) et sortira même en salles au Japon.

 

En 2014 vous allez intervenir pour la première fois au sein de l’IMCA. Qu’avez-vous envie de partager avec vos futurs stagiaires ?

Déjà, ma passion du genre. La peur est l’une des émotions les plus intenses. Dans la vie comme au cinéma. Sauf que dans une salle obscure ou devant sa télévision, il n’y a pas de risque… quoique. Une fois qu’on a ressenti ce frisson, on le cherche à nouveau, toujours plus fort, toujours différent. Après des dizaines d’années et de films, on pense être habitué, vacciné, mais il y a toujours moyen de (se) faire peur. Ce sont ces outils et expériences que je veux partager aussi. Il existe plusieurs émotions (le malaise, le dégoût, l’insécurité, la surprise…), genres (home invasion, slasher, fantastique, gore…), figures (tueurs, monstres, fantômes…), cultures (américaine, européenne, asiatique…), etc. Et ils demandent une connaissance et une écriture différentes bien que complémentaires.

Il faut savoir qu’aux Etats-Unis la majorité des premiers scripts que reçoivent les boîtes de production sont des films de genre. Avec souvent un high concept, au détriment de l’histoire et des personnages. Tous ont à l’esprit le destin de cinéastes qui ont commencé dans le genre comme James Cameron (Piranha 2), Sam Raimi (Evil Dead), James Wan (Saw), Peter Jackson (Bad Taste) ou Guillermo del Toro (Cronos). Le cinéma de genre est un véritable laboratoire pour découvrir les scénaristes et réalisateurs de demain – et potentiels rois du box-office. En France, la donne est différente, il y a une culture mais pas de reconnaissance du genre. Ecrire un film ou une série de genre, ce n’est pas choisir la facilité, mais ce n’est pas impossible non plus.

 

Etre scénariste et journaliste, c’est compatible ? Ce n’est pas un aller simple vers la schizophrénie ?

Je ne suis pas le premier et sûrement pas le dernier. Dans les deux cas, il s’agit d’écrire… des histoires ! :) En fait, j’ai toujours voulu être des deux côtés du miroir, les deux se répondant et se nourrissant. Mais il est vrai, qu’un jour, il faut choisir.

 

Quelle est votre actualité, quels sont vos projets ?

En parallèle à mon activité de journaliste cinéma, je développe deux scripts de long-métrage à quatre mains, un film de genre et une comédie – comme quoi. Je bosse également sur une web-fiction.

 

Vincent Julé animera un module sur la terreur à l’écran, du 17 au 20 mars 2014.

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